L'Alpage

Eté 2021.

Deux tentes délicatement posées sur l'alpage comme des objets précieux dans un magasin de déco bobo. Il est aux alentours de deux heures du matin. Vent froid, ciel clair et dégagé. Les moutons dorment d'un sommeil serein, les patous veillent. Une tenace envie de pisser... C'est le moment imposé par ma vessie suppliante pour m'obliger à renoncer un moment au confort physique du sac de couchage. Sans trop bouger, la température sous abri est déjà limite. C'est pour ça qu'en début de nuit, il faut bien serrer la capuche du sac autour de sa tête : pour que l'air s'infiltre le moins possible, sous peine de se faire mordre par le froid. Une fois qu'on est réveillé, c'est rare de ne pas devoir visiter les environs du bivouac. Au fil du temps c'est devenu presque incontournable pour moi, moins en raison d'envies pressantes que par nécessité de profiter du spectacle.

 

Je visse donc un peu plus mon bonnet sur ma tête et commence à donner du mou aux élastiques. J'entame la phase d'extirpation. Immédiatement l'air glacial m'enveloppe, mais je connais les règles... Bouger, s'activer, sortir du sarcophage molletonné d'abord et si possible sans réveiller le voisin. Attraper la doudoune, l'enfiler, sans réveiller le voisin. Puis manipuler la fermeture éclair de la moustiquaire, et celle de l'auvent. Ces phases sont jalonnées de temps d'arrêt puisque c'est bruyant et de toute façon le voisin est maintenant bien réveillé, quoi qu'on fasse. Il vient d'allumer sa frontale et demande en grognant quelle heure il peut bien être, bordel...

 

Bref, on emmerde tout le monde et en plus on se caille. Comme il faut sortir vite, on a pris soin d'enfiler ses chaussures à la va-vite-et-mal. L'avant-pied est calé en mode pantoufle dans des savates semi-rigides. Ca fait mal au talon et on obtient une démarche hasardeuse, sur terrain inégal. Sont ainsi avantageusement réunis tous les ingrédients d'une bonne entorse de cheville ! On se soulage vite sans faire gaffe au sens du vent, ce qui peut être fâcheux. Pour soi, pour la tente... je vous fait pas de dessin. On remballe. On jubile (une bonne chose de faite !!) et on lève, enfin, la tête. Tiens, mais il fait beau !

 

Après ces « épreuves » et si on s'est affranchi au mieux de la pollution lumineuse, on en prend vraiment plein les yeux ! Des milliers d'étoiles dont des filantes, des constellations, des avions, des planètes, des nébuleuses, probablement l'ISS. Et puis aussi des tentes éclairées maintenant, puisque mes exclamations ont suscité l'intérêt des ex-dormeurs. Et vas-y que la chasse à l'ourse commence, facile. Puis l'étoile polaire, Altaïr, Vega, Deneb, Jupiter, etc. On a fini par la connaître un peu, cette nomenclature du monde parallèle des ensommeillés. On l'apprécie comme quelque chose de rare, jusqu'au moment où le travail de sape de la bise sur nos organismes finit par payer. Elle a endormi les mains trop occupées à faire des réglages de focale et d'obturation. Elle a ralenti insidieusement le phrasé et réveillé des envies de cocooning. Après une demi-heure dehors on n'est plus bon à rien ! Si un patou perdu nous assimilait par mégarde à une brebis égarée, on serait incapable de s'enfuir et on se ferait croquer le mollet congelé ! Donc un peu anesthésié quand même c'est toujours ça...

 

Il est temps de se replier. C'est bon pour demain d'être en forme, parce qu'à profiter du jour et de la nuit on s'épuise. Il faut se ménager pour avancer demain, pour redescendre ou pour poursuivre. On a l'impression que ces instants sont exceptionnels... mais rappelez-vous qu'il y a une nuit après chaque jour... et que vous seul décidez de l'endroit où vous dormez. Le lit peut s'avérer une option à reconsidérer de temps en temps. Y avez-vous seulement déjà songé ?

@Alpsaddict1

Eté 2021 - Briançon

Photo : Alpage des Thures entre Vallée Etroite et Vallée de Névache - Hautes-Alpes.