LE TOPO

Qui n'a jamais eu en main un topo d'escalade ou d'alpinisme ne peut saisir avec exactitude l'ampleur des errements qu'il génère à lui seul. Paradoxe cocasse de se perdre en feuilletant le guide... Combien d'accès aux parois décrits avec minutie sont autant d'océans paumatoires ? Essayez une fois, vous m'en direz des nouvelles. Quel grimpeur n'a pas une anecdote à raconter après avoir fureté en vain l'accès d'une voie ? Ou tâtonné à 4h000 du matin à la lueur de la frontale fatiguée pour ne pas enquiller la mauvaise rampe d'accès à l'arête sommitale.

 

Certains auteurs de ces livres particuliers incarnent la montagne comme Jean-Pierre Gaillard la bourse de Paris sur France info en son temps. Et vas-y que je te donne des couloirs d'aspect « rébarbatifs », des vires « astucieuses » ou encore des cheminements « évidents ». C'est sûr que le gars (être athlétiquement hors norme par définition) qui a pondu le truc et sorti quinze fois la course peut se permettre d'imaginer qu'il faut être con comme un balai pour ne pas voir le chemin. Sauf que tout le monde ne passe pas sa vie en montagne et que du coup, ce qui est évident pour les uns... Mais si vous voyez ce que je veux dire : le prof de maths (au hasard) de première, dans sa bulle, qui soliloque au tableau une démonstration épique à une classe hagarde. Et bien c'est lui qui pond les topos et qui prend les photos qui l'illustrent ! Je vois que vous avez saisi !

 

Tout comme la loterie des enseignants à la rentrée, il existe bel et bien une loterie des topos. Et il est de bon ton de se procurer la référence ou de multiplier les sources. S'ouvre alors l'univers des possibles, auquel une vie entière de rochassier ne pourrait se frotter. Impossible de venir à bout de toutes les variations sur le thème du sommet. Il n'est pas rare que des parois rocheuses soient saturées d'équipement pour permettre la progression des amateurs de vide. Au point de s'entrecroiser. L'escalade moderne c'est autre chose que la doctrine de Paul PREUSS. Cet autrichien jusqu'au boutiste est mort en 1913, en solo, c'est à dire sans corde, à 27 ans en tentant une ascension. En 2016, c'est rudement moins élitiste, heureusement. Choix éclectique personnalisé pour public polymorphe aux attentes très variées.

 

Enfin, que serait un topo sans la douce folie des ouvreurs. Ces personnes qui tracent, équipent et nettoient les futures voies, s'approprient ces dernières en les nommant. J'aime autant vous dire que ça ne ressemble à rien, c'est pire que le nom des canassons au départ d'un tiercé ! Ca regorge de jeux de mots graveleux ou bien pensés, d'hommages, de fous-rires, d'emphases ridicules, de bonnes idées. Je prends au hasard le topo Chambotte (fameuse falaise fièrement dressée au dessus du Lac du Bourget) : p106 – secteur 13 dit « des couennes ». Voie numéro 2 : le mythe décisif (haha). Page 95 : secteurs « Bible » et « Gymnopédie (?) » : 5ème voie : Coup dur chez les mous. Etc.

C'est tantôt vivifiant, consternant, hilarant, élégant...

 

Au pied de la face, on s'énerve parce qu'on n'identifie pas le départ, on recherche, on trouve pas, on fait autre chose. En s'élevant on s'extasie parce que c'est bien ficelé, on souffle parce que c'est dur. On se prend une putain de boîte (on tombe) parce que c'est trop dur pour son niveau. On recommence. On en chie, on rigole, on s'agace pour un rien, on s'accroche.

 

Bref, c'est la vie !

 

@alpsaddict1 - Brison St Innocent – juin 2016

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