Les Cartes

 

Combien de temps ai-je pu passer durant ma vie à regarder des cartes ? Chiffrer cette lubie reviendrait immanquablement à regretter de n'avoir pas conduit tambour battant mon organisme à travers le réel plutôt que dans mes songes. Entre lignes de niveau, toponymie précise et orographie aplanie, j'ai reniflé le parfum de l'aventure comme le fin limier celui du gibier affolé dans les sous-bois. Comme l'entrejambe d'une belle. Envoûtant, excitant, troublant...

 

Tu la vois cette arête ciselée qui ne demande qu'à être parcourue ? Ce sommet esseulé à qui il faut tenir compagnie ? Ou encore ce glacier dont on ressent le besoin d'aller tâter les faiblesses (est-il si crevassé qu'on le dit ?). Sur le papier tout est possible, et en réalité... presque tout l'est si on s'en donne le temps et les moyens. Quelle zone cartographiée est absolument inaccessible ? Moyennant baudriers, dégaines, cordes, je sais que chaque millimètre de planisphère est sondable.

 

Petit, je dévorais les Atlas, dont j'ai gardé un exemplaire dans ma bibliothèque. Et déjà je savais que j'allais voir tout ça de mes propres yeux. Des sommets de l'Himalaya à la Péninsule de Floride. Toutes les Alpes, la Terre du Long Nuage Blanc, etc. J'ai pourtant longtemps attendu, mais jamais ma soif d'en voir et surtout d'en voir plus ne s'est tarie. C'est à ces âges naïfs que se façonnent les fantasmes qu'on jette inconsciemment et sans scrupules dans quelque dépotoir mémoriel. Jusqu'au moment où, un coup du sort nous ouvre le champ des possibles. Par une phrase bien sentie, par une action extra-ordinaire. Adolescent, mon père m'a emmené pour la première fois faire un aller-retour dans la journée à Paris. Ce fut une révélation : petit-déjeuner crépusculaire à la maison, attraper un train, aller au Salon du Bourget, voir des avions fabuleux et rentrer le soir même... Alors, tout était désormais envisageable : 24H00... une éternité ! Plus tard j'ai appris qu'on pouvait marcher plus de 12h00 sans s'arrêter. Que la sensation de faim n'était que passagère lors d'un effort long et qu'on pouvait passer outre. Qu'atteindre le camp de base de l'Everest n'était qu'une simple ballade et qu'il serait temps d'aller gambader plus haut un jour, etc.

 

Toutes les cartes ont un intérêt, mais aucune n'égale en précision celles à l'échelle 1/25000ème de l'Institut Géographique National. On se projette dans les lignes isométriques et on imagine les reliefs généreux ou acérés des crêtes et des aiguilles. On se plait à les parcourir d'instinct comme on fantasme le cheminement de sa main sur les voussures sensuelles d'un corps inconnu. Mû par l'envie de découvrir un panorama, une traversée exotique, l'enivrement grandit d'autant qu'on est en territoire non balisé. Le travail de reconstruction topographique est aisé et il devient naturel avec l'habitude. On s'imagine en 3D, dans de parfaites conditions, intégrer la montagne et s'y promener. A vrai dire, c'est grisant, et on n'est même pas parti ! Heureusement ce n'est qu'une question de temps. Il est évident que le contact physique avec l'élément naturel est irremplaçable. Et c'est un perpétuel enchantement qu'entretient le désir infini de Connaissance du Monde, d'une altérité... de soi-même finalement.

 

@alpsaddict1 - sept 2015

Photo : zoom sur sasturgis géants sous l'arête des Bosses - Mont-Blanc

 

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