Le Manque

Intrusif, il s'immisce dans la vie quotidienne à pas feutrés, mais il bouleverse déjà les pensées. Il infiltre la réflexion comme le ferait un cambrioleur de film américain : avec doigté et minutie, pour un résultat parfait. C'est un rapt silencieux, mais on s'est déjà fait voler son équilibre mental.

 

L'obsession qu'il suscite sature les axones de signaux parasites. Le quotidien ne sert à rien, il n'est que la charpente d'une journée, d'une semaine, d'un mois (etc) sans intérêt. Reste à s'inventer puis à vivre intérieurement une autre réalité plus sexy. Le corps est l'interface environnemental mais tous se joue dans les songes. Le réel existe surtout en tant que projecteur et en tant que ressort pour créer un futur à la mesure de l'intensité de la privation.

S'il fait beau, je ne peux m'empêcher de penser que ma place est naturellement dehors... alors qu'une journée d'obligations diverses, personnelles ou professionnelles, débute. Ce qui doit être (randonner, skier, grimper, simplement être dans la nature) est irrationnel et son impossibilité matérielle renforce une souffrance très romantique. Comprendre un conflit entre raison et passion. Le moteur d'une vie peut tourner avec cette philosophie du renoncement. Mais pas sans peine ni pleurs : l'exaltation catalyse la frustration. Cette dernière renforce le besoin, déjà prégnant, qui inscrit en tête de liste des priorités un objectif puissant vers lequel le corps et l'âme tendent. A quoi bon lutter ?

Plus important que tout, que serions-nous sans amour ? Qu'avons-nous été ? Junkie du contact physique, d'une étreinte solaire, d'une langue baladeuse. D'une main délicieusement taquine qui épouse fugacement la chute des reins. Que tout ça disparaisse contre notre volonté ou qu'on s'en prive sciemment, il n'en reste pas moins des fragments gravés pour toujours dans notre mémoire. Nul besoin de photos pour réactiver certaines sensations dont on s'est imprégné. Les fesses moelleuses, la nudité désinvolte, la douceur du quotidien. Le baiser charnel, les projets communs et l'idée folle qu'on allait vieillir ensemble. On en fait tantôt le deuil, tantôt des rêves nostalgiques et, surtout, un tremplin vers le futur.

 

Par accumulation du vécu, on apprivoise peut-être la notion de vide (lire le texte qui s'y rapporte) et on intègre (?) la chute. On sait qu'on sort changé d'une période d'abandon et on a certainement une meilleure perception des mécanismes qui nous conduisent au faux pas. Pour peu qu'il y en ait eu. Bien conscient que certaines situations impromptues font resurgir des lacunes, qu'on voudrait combler un jour. Ces pénuries fulgurantes qui nous referment comme des huitres quand on y est confronté. Le malaise qui nous saisit en revoyant cette personne, en parcourant les lignes d'un livre qu'on aurait dû dévorer à quatre yeux ou en évoquant une destination lointaine partagée jadis avec l'Autre. Pire encore, la famille qu'on aurait pu être...

 

On pourrait devenir très très intelligent en intégrant toutes ces données dans notre disque dur. En tant qu'humains, passionnés, exubérants, pulsionnels, on répète certaines erreurs et heureusement : c'est bien ce qui nous différencie des machines.

@alpsaddict1

Brison St Innocent - mars 2017

Photo : régulièrement en manque de verticalité - ça s'arrange en face Nord-Ouest des Grands Moulins !

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