Le Silence

Deux heures et quelques du matin peut-être. Je suis réveillé depuis assez longtemps semble-t-il mais comment calculer cette durée sans repère : pas de montre, pas de téléphone, pas de luminosité ambiante et tout le monde sommeille autour de moi. Il pourrait être toutes les minutes de la nuit finalement... Je me décide à envisager de penser à me préparer pour aller vider ma vessie dans les toilettes du refuge. Elles sont situées à une trentaine de mètres de l'édifice principal dans lequel nous dormons. Il faut prendre un chemin péteux, pentu, jonché de pierres difformes et toutes foncièrement inadaptées à la marche nocturne en pantoufles en plastique (accessoire très classe fourni par le club alpin pour ne pas salir les lieux avec des chaussures de montagne pleines de tout-ce-sur-quoi-on-marche). Bref, c'est ni plus ni moins le corolaire au protocole de réhydratation vespéral... On a toujours intérêt à bien boire dans la montée plutôt qu'à l'arrivée !

 

Je m'extirpe laborieusement de mon sac de couchage et j'attrape ma frontale. Une pression longue sur le boitier fait apparaître un faisceau rouge bien moins agressif pour les yeux que la lumière des LED. Ça m'évite aussi de trop déranger mes voisins. Je sors à pas de loup du dortoir puis j'amorce une sortie du bâtiment principal. Je suis frappé par un froid vif, une atmosphère ouatée qui inhibe tout bruit et je reconnais bien cette ambiance particulière. C'est évident, la neige s'est invitée. La « Neige » d'Orhan Pamuk (lisez le roman !). C'est un personnage à part entière. Elle transforme des situations, anesthésie le corps et l'esprit, modifie les sons. Sourdine bio.

 

Comment le silence lourd, inquiétant, déprimant peut-il parallèlement être nécessaire, régénérant, apaisant ? Quelle équation réduit une pluralité à des entités antinomiques ? En pensant à une relation amoureuse, on se souvient enveloppé de tendresse et fusionnels sans rien se dire... Alors que quelques mois après et toujours avec la même personne, on est mal à l'aise et incapable de rompre le cercle vicieux de l'isolement mutuel ? Que s'est-il passé entre les deux ? N'est on pas pourtant resté le ou la même individualité ?

 

Je pousse finalement la porte après mon flash d'hébétude, je sors, je suis en caleçon-doudoune... Ca caille bordel ! Petite brise, gros flocons. Je me déplace avec la fluidité d'un apprenti fakir sur une planche cloutée. Je fais ce que j'ai à faire. Je galope sur des œufs pour retourner à l'écurie. Je suis mouillé et transi. J'essaie d'être discret pour réintégrer mes pénates. Mes jambes engourdies se glissent dans le sac à viande d'abord. Je me recouvre enfin. Un frisson me parcourt. Ma voisine ne semble pas avoir été dérangée, elle respire avec grâce. Je tourne la tête en sa direction et la regarde aussi longtemps que mes yeux le permettent. Elle dort paisiblement. Aucun mot ne vient troubler cet instant.

 

@Alpsaddict1

Mise à jour du texte octobre 2022

Photo : refuge de Gramusset